7
Une fine couche de neige recouvrait tous les toits de l’hôpital Purpan, mais les cours et les abords, sablés dès l’aube, n’offraient plus qu’un triste aspect de gadoue.
À l’étage de la pneumo, surchauffé, une paix relative s’était établie dans le service après la visite du patron, menée tambour battant comme à l’accoutumée. Nadine Clément avait bien posé quelques questions perfides aux externes, s’était opposée à Pascale à propos d’un cas difficile de bronchite, mais sans insister, comme si elle aussi était pressée d’aller faire ses derniers achats de Noël.
Installées par l’équipe des kinés, des guirlandes égayaient un peu les couloirs, et Aurore avait décoré un minuscule sapin qui trônait dans la salle de repos des infirmières.
Au chevet d’une de ses patientes, une femme âgée en stade terminal d’un cancer du larynx, Pascale venait de prescrire de la morphine à volonté, distribuée par une pompe dont le malade usait selon ses besoins.
— Ma fille a laissé ça pour vous, docteur…
De sa main libre, toute parcheminée, la vieille dame désigna une boîte de chocolats posée sur la table roulante.
— Que c’est gentil !
— Je sais que vous êtes gourmande…
La voix était éraillée, à peine audible ; Pascale hocha la tête avec conviction.
— Très gourmande, oui. Votre fille revient vous voir, aujourd’hui ?
— Elle passe tous les jours. Elle ou mon gendre. Je suis bien entourée…
Elle le disait avec reconnaissance, pourtant son regard était affreusement triste. Ce serait son dernier Noël, peut-être ne le verrait-elle même pas. Avec un serrement de cœur, Pascale s’obligea à sourire. La souffrance physique ou morale des malades l’atteignait toujours trop malgré les années, sans doute ne parviendrait-elle jamais à y être insensible.
— Reposez-vous un peu, dit-elle en effleurant l’épaule de la vieille dame.
À travers la chemise de nuit, elle sentit les os qui saillaient.
— Avez-vous besoin d’autre chose ? En tout cas, n’hésitez pas à appuyer sur cette poire, vous ne devez pas avoir mal.
La douleur ne servait à rien, sinon à affaiblir davantage et à paniquer, mais l’ensemble du corps médical avait mis longtemps à en tenir compte.
Alors qu’elle quittait la chambre, des éclats de voix s’élevèrent dans le couloir, du côté de la salle de repos des infirmières.
— Où vous croyez-vous donc ? criait Nadine Clément, apparemment hors d’elle.
Pascale faillit s’éloigner en vitesse, puis elle aperçut Aurore et s’arrêta net.
— Allez faire ça ailleurs, c’est scandaleux !
Derrière Aurore, Georges Matéi, les mains dans les poches de sa blouse, laissait passer l’orage en gardant la tête basse.
— Du balai, ouste, quittez mon service, je ne veux plus vous y voir ni l’un ni l’autre ! Et si on doit se servir de cette salle de repos comme d’un bordel, je la ferai fermer !
Deux externes, pétrifiés, ne savaient plus où aller et restaient collés le dos au mur tandis que Nadine vociférait. Pascale s’approcha, ignorant encore ce qu’elle pourrait faire pour la défense d’Aurore, mais bien décidée à intervenir. Nadine se tourna vers elle et la toisa.
— J’espère que vous ne participez pas à ces bacchanales, docteur Fontanel ?
Pascale ignora la provocation, qui ne pouvait qu’envenimer l’incident.
— La malade de la chambre 8 ne passera sans doute pas la nuit, déclara-t-elle posément. Je lui ai laissé de la morphine à volonté.
— À volonté ? répéta Nadine, suffoquée. À son âge et dans son état, cette patiente ne sait pas ce qu’elle fait ! Vous voulez qu’elle succombe d’une overdose ?
— Je ne crois pas que ce soit très important. De toute façon, c’est la fin.
— Vous n’avez aucun droit d’en décider. Demandez plutôt à une infirmière de faire des injections ponctuelles.
Elle jeta un dernier regard courroucé en direction d’Aurore avant d’ajouter, d’une voix différente :
— Je passerai moi-même voir Mme Lambert tout à l’heure.
Pascale nota le ton plus humain, presque las. Nadine Clément avait tous les défauts du monde, elle pouvait se montrer tyrannique, agressive, injuste, mais c’était aussi un médecin exceptionnel, qui détestait la maladie et l’échec, qui connaissait par cœur le dossier de chaque cas et qui appelait les malades par leur nom.
Dès qu’elle eut disparu au bout du couloir, Aurore laissa échapper un long soupir de soulagement, suivi d’un petit rire nerveux.
— Bon sang, tu es arrivée comme la cavalerie, juste à temps !
— Je suis désolé, murmura Georges en posant sa main sur l’épaule d’Aurore.
Son air piteux amusa Pascale, qui le suivit des yeux tandis qu’il s’éloignait.
— Il n’est pas seul responsable, on a eu un moment de… d’égarement. On flirtait, et puis on est allés un peu loin… Tu sais ce que c’est.
— Moi oui, mais Nadine Clément, ça m’étonnerait !
— Pourquoi ? Elle a été mariée, elle n’est pas de glace.
— Va savoir. En tout cas, dans son service, mieux vaut se tenir à carreau, c’est toi-même qui me l’as conseillé quand j’ai débarqué ici.
— Tu as raison… Ce n’était pas l’heure ni le lieu, d’accord.
En tant que médecin titulaire, Pascale était investie d’une certaine autorité sur le personnel soignant, toutefois elle n’avait pas l’intention de donner une leçon de morale à Aurore. Elle lui adressa un clin d’œil tout en remarquant, à l’autre bout du couloir, un homme d’un certain âge dont la silhouette élégante lui était vaguement familière. Il s’arrêta quelques instants devant le bureau de la surveillante de l’étage, puis se dirigea vers la salle d’attente qui faisait face au bureau de Nadine. Avec un peu d’étonnement, Pascale reconnut Benjamin Montague. Était-il malade ? Ce n’était pas l’heure des consultations. Intriguée, elle décida d’aller le saluer avant de se rendre à la radiologie, où elle comptait demander des résultats urgents.
Une sonnerie stridente se mit soudain à retentir et Pascale fit volte-face. Elle repéra la lumière rouge clignotant au-dessus d’une des portes et se précipita, suivie d’Aurore qui lança aux deux externes toujours immobiles :
— Dépêchez-vous donc !
Penchée sur le planning des gardes de la dernière semaine de décembre, Nadine inscrivit Pascale pour la nuit du 31.
— Bonne année…, railla-t-elle à voix haute.
En principe, elle ne s’occupait pas de l’emploi du temps des médecins, se bornant à le superviser, comme tout ce qui touchait de près ou de loin à son service. Elle signa le document avant d’appeler sa secrétaire par l’interphone. La période des fêtes de fin d’année l’irritait au plus haut point, avec ses jours fériés et les têtes de déterrés de tous ceux qui auraient abusé du champagne.
Dix minutes plus tôt, elle avait parfaitement entendu la sonnerie d’alarme déclenchée par un appareil de surveillance d’un des malades, et toute l’agitation qui s’était ensuivie, mais là encore il ne lui incombait pas de s’en mêler, il y avait suffisamment de médecins dans son service pour le faire, avec des équipes parfaitement rodées à traiter les urgences.
Devant elle, un bloc-notes ouvert attendait qu’elle poursuive la rédaction d’un article destiné à une très sérieuse revue médicale. Comme tous les patrons, elle devait publier et enseigner afin de justifier ce titre de professeur qu’elle avait si ardemment désiré.
Un coup discret frappé à sa porte précéda l’entrée de sa secrétaire, qui déposa un gobelet de café fumant sur le coin du bureau. Nadine lui remit des documents et la congédia d’un geste.
— M. Benjamin Montague est dans la salle d’attente, madame.
Saisie, Nadine resta muette une seconde, puis elle se leva d’un bond et sortit dans le couloir. Elle vérifia d’abord qu’il n’y avait personne en vue, ensuite elle alla chercher son frère qu’elle ramena en vitesse jusqu’à son bureau.
— Qu’est-ce qui te prend de venir ici ?
— Rien de spécial, se défendit-il, sans doute surpris par son accueil. Je voulais juste te dire au revoir, je pars en voyage.
— Encore ? Tu es toujours en voyage !
— Oui, mon horizon ne s’arrête pas aux murs de Toulouse, ricana-t-il.
— Où vas-tu, cette fois ?
— En Tanzanie. Passer Noël avec des amis…
À l’entendre, Benjamin possédait d’innombrables relations dans le monde entier. Après tout pourquoi pas ? De toute façon, le goût de l’exotisme n’entrait pas dans l’univers de Nadine.
— Joyeux Noël, alors, fit-elle d’un ton rogue.
Elle souhaitait qu’il s’en aille le plus discrètement possible, de préférence sans rencontrer Pascale Fontanel.
— Tiens, mon cadeau pour toi, dit-il en posant un petit paquet sur le bloc-notes.
Déconcertée, elle contempla le papier argenté et le ruban doré.
— Pour moi ? Je te remercie, mais…
Mais elle n’avait évidemment rien prévu pour lui. De temps à autre, elle allait dîner chez son autre frère, Emmanuel, ingénieur en aéronautique retraité avec qui elle entretenait de vagues relations familiales. À son intention, et puisqu’elle devait réveillonner chez lui, elle avait acheté quelques babioles.
— Ouvre-le, suggéra Benjamin.
Surmontant sa gêne, Nadine défit le paquet, qui contenait un écrin de velours. En découvrant le bracelet de perles, elle resta muette de stupeur. Le nom du joaillier ne permettait pas le doute, il s’agissait de vraies perles, pas de toc.
— Tu es devenu fou ?
Ces dix dernières années, elle avait dû voir Benjamin trois ou quatre fois, toujours en coup de vent et sans réelle affection.
— Il n’y a aucune raison, décréta-t-elle.
D’un geste sec, elle referma l’écrin, le poussa vers son frère.
— Garde-le pour l’une de tes conquêtes, essaya-t-elle de plaisanter.
— À mon âge, tu sais… Non, Nadine, prends-le, je te jure que ça me fait plaisir.
— Pourquoi, grands dieux ?
Il la dévisagea longuement avant de hausser les épaules.
— Franchement, je l’ignore. Une impulsion. Je n’ai guère de contacts avec Emmanuel, qui m’emmerde, et au fond pas davantage avec toi. Notre famille est non seulement restreinte mais carrément… usée. Sur sa fin. Avec quatre enfants, les parents pouvaient espérer une autre pérennité, pourtant c’est le cul-de-sac.
Avec un haut-le-corps, Nadine recula sa chaise.
— Quatre ?
— Eh bien oui ! Camille a existé, qu’on le veuille ou pas.
Pourquoi fallait-il qu’il en parle ? Elle sentit que le moment d’attendrissement qui aurait pu avoir lieu était de nouveau impossible.
— C’est bien ça le malheur, siffla-t-elle. Tout aurait été si différent sans elle !
Benjamin se leva, reboutonna son pardessus.
— Je ne veux pas rater mon avion, déclara-t-il posément. Passe tout de même le bonjour à Emmanuel de ma part.
Il rouvrit l’écrin, prit délicatement le bracelet et, d’autorité, le mit autour du poignet de Nadine.
— Juste un petit souvenir, sois gentille, je ne saurais pas quoi en faire, dit-il en bouclant le fermoir.
Figée, elle n’eut aucune réaction lorsqu’il franchit la porte du bureau. Cinq minutes plus tard, sa secrétaire revint, chargée d’une liasse de documents administratifs. Nadine la vit jeter un regard intrigué à l’écrin, au papier froissé. Une bouffée de fureur la submergea dès qu’elle comprit que l’histoire allait faire le tour du service.
Un grand feu brûlait dans la cheminée de la salle à manger, où Pascale et Aurore concentraient leurs efforts de décoration. Après en avoir longuement discuté, elles étaient tombées d’accord pour ne pas utiliser le grand salon, trop difficile à chauffer. Le sapin avait été installé dans le jardin d’hiver, qui bénéficiait de radiateurs électriques et ferait office de pièce de réception pour l’apéritif et la traditionnelle remise des cadeaux. Quant au dîner, il aurait lieu dans la salle à manger, dont elles expérimentaient la cheminée.
— Excellent tirage, constata Aurore, très fière de sa flambée.
— Surtout avec du bois mouillé !
Sous une pluie glaciale, elles étaient allées chercher des bûches et avaient pris les premières, sur le haut du tas, sans se poser de questions.
— Pas demain la veille que nous serons de vraies campagnardes, soupira Pascale.
— On en apprend un peu plus chaque jour, non ?
Presque tous les soirs, Aurore consultait une encyclopédie du jardinage, dénichée dans la bibliothèque, et en lisait un passage à Pascale. Généralement, cette lecture dégénérait en fou rire.
— Il y a une grande bâche dans la serre, on pourrait couvrir le tas de bois pour le protéger, suggéra Pascale.
— Ah, oui ? Et avec quoi l’empêchera-t-on de s’envoler comme une voile au vent ?
— Avec des bûches, tiens !
Il était à peine sept heures mais il faisait nuit noire et elles se sentaient bien à l’abri dans la grande salle à manger illuminée, tandis que la pluie continuait à s’abattre sur les vitres.
— On n’avait pas connu depuis longtemps un hiver aussi rigoureux dans la région, fit remarquer Aurore.
— Tu me fais penser à la cuve de fioul, il faut qu’on la jauge pour savoir ce qui nous reste.
Une véritable épreuve de force qui consistait à soulever une dalle de fonte, dévisser le sommet de la cuve et y faire descendre une longue tige de métal gradué.
— Rien n’est jamais prévu pour les femmes, si on ne dispose pas d’un Hercule à la maison…
— Tu as raison, je demanderai ça à mon frère quand il sera là.
Lucien Lestrade avait proposé de le faire, la dernière fois qu’il était venu, mais Pascale avait été très ferme avec lui : elle ne souhaitait plus le voir à Peyrolles.
— Comment trouves-tu mes guirlandes ? s’enquit Aurore.
Perchée au sommet de l’échelle, elle manquait de recul, et Pascale traversa la salle à manger pour juger de l’effet.
— Magnifiques… Vraiment !
Au lieu de se cantonner à une décoration conventionnelle, Aurore avait tressé de larges rubans rouge cerise avec des branches de sapin, installant une sorte de frise qui égayait toute la pièce.
— Ce que je voudrais, maintenant, c’est qu’on aille couper du houx, je vais en faire une couronne pour la cheminée.
— Maintenant ? Avec ce temps ?
— Allez, on met des blousons, des bonnets et des gants, en cinq minutes ce sera fait et ça nous ouvrira l’appétit !
Pascale éclata de rire, gagnée par l’enthousiasme inépuisable d’Aurore.
— Tu as raté ta carrière, tu aurais été une formidable décoratrice.
— J’aurais adoré… J’ai parfois l’impression de m’être trompée, même si j’aime beaucoup mon métier. Et toi ?
— Moi ? Oh, à part médecin, je me serais bien vue pilote de chasse !
— Sérieux ?
— Oui. Mais je l’ai découvert trop tard, quand j’ai commencé à voler. C’est une sensation unique.
Pour la première fois, Pascale exprimait clairement des regrets dont elle n’avait pas eu tout à fait conscience jusque-là. Secouant la tête, elle refoula cette inutile nostalgie. Par chance, elle avait la possibilité de piloter de temps en temps, et pour le reste elle se sentait à sa place dans un hôpital. Soigner et lutter contre la maladie demeurait sa véritable vocation, elle n’en souhaitait pas d’autre.
— La pluie a cessé, remarqua-t-elle, profitons-en pour aller chercher ton fichu houx !
Elles passèrent par l’office pour se munir de gros gants de jardinier, d’un sécateur et d’une lampe torche, puis enfilèrent leurs parkas avant de se risquer dehors. La terre mouillée commençait déjà à geler en surface et Aurore faillit tomber.
— Saloperie de temps ! grogna-t-elle en se raccrochant à Pascale.
Bras dessus bras dessous, elles se dirigèrent vers le fond du parc, où se trouvaient les arbustes repérés par Aurore. Malgré les lanternes de la façade, dès qu’elles s’éloignèrent de la maison elles éprouvèrent l’impression désagréable d’être englouties par l’obscurité. Un petit animal – sans doute un rongeur -s’enfuit à leur approche en faisant rouler des graviers.
— C’est franchement sinistre, non ? souffla Aurore.
— Oui, mais on ne va pas faire demi-tour comme deux gourdes !
Parvenues au tournant de l’allée, elles coupèrent à travers la pelouse, toujours serrées l’une contre l’autre. Dans le noir, le parc semblait plus grand, moins familier.
— Alors, où est-il, ce houx ?
— Près du mur, du côté de la vasque en pierre.
Le cri soudain d’une chouette les fit sursauter.
Presque tout de suite, Pascale se força à rire.
— Nous avons droit à la version intégrale du film d’horreur, on ferait bien de se dépêcher !
Elle plaisantait sans conviction, sensible à l’atmosphère un peu inquiétante de cette nuit trop sombre. À la lumière de la torche, elles virent enfin les arbustes aux feuilles luisantes, comme vernies, semées de fruits rouges.
— Voilà tes décorations, je te laisse te servir…
Avec le sécateur, Aurore commença à couper des branches tandis que Pascale l’éclairait. Quand elle en eut tout un bouquet, tenu à bout de bras pour ne pas se piquer, elle se déclara satisfaite.
— Dépêchons-nous de rentrer, on gèle !
Elles retournèrent vers la maison, dont les lanternes étaient toujours allumées, mais d’un coup tout s’éteignit.
S’arrêtant net, Pascale jura entre ses dents.
— Encore une de ces maudites coupures de courant ! En principe, ça ne dure que quelques instants…
Elles patientèrent une minute, toujours immobiles, les yeux braqués dans la direction de la maison qu’elles ne voyaient plus.
— Allez, viens, chuchota Aurore.
— Tu peux parler à haute voix, tu ne dérangeras personne, railla Pascale, qui se sentait pourtant vaguement inquiète.
Seule la lueur de la torche trouait l’obscurité devant elles, pourtant elles se retrouvèrent sans encombre sur l’allée de gravier. À la hauteur de la rangée d’hibiscus, Pascale pressa le pas sans même s’en rendre compte.
— Attends-moi ! protesta Aurore.
Pascale s’obligea à ralentir, néanmoins elle était gagnée par une nervosité incompréhensible. L’espace d’un instant, elle songea à l’incendie de l’atelier, à la mort tragique de la mère d’Adrien dans les flammes, mais elle repoussa aussitôt cette pensée avec horreur. Ce n’était vraiment pas le moment d’avoir des idées pareilles ! Peyrolles était sa maison, un endroit merveilleux qu’elle connaissait par cœur et qu’elle adorait. Butant sur la première marche du perron, elle poussa un soupir de soulagement.
— Sauvées ! lança-t-elle d’un ton léger. On va allumer des tas de bougies…
— Pas celles de Noël, en tout cas. Il doit y en avoir d’autres à la cuisine.
Au moment où Pascale ouvrait la porte, la lumière revint. Clignant des yeux, elles échangèrent un regard perplexe avant d’éclater de rire.
— Nous ne sommes pas vraiment prêtes pour entrer dans les commandos ! fit remarquer Aurore.
Pascale poussa le verrou, éteignit sa torche. La brassée de houx était magnifique, mais pourquoi n’avaient-elles pas attendu le lendemain matin pour aller la chercher ? Pour jouer à se faire peur ?
— Si tu nous réchauffes un bol de soupe, je me mets tout de suite à ma couronne, décréta Aurore en se dirigeant vers la cuisine.
— Réchauffer une de tes soupes en boîte ? Pas question, je vais en cuisiner une moi-même, avec des pommes de terre et des pois cassés. Potage Saint-Germain, ma jolie, agrémenté de quelques petits lardons, tu m’en diras des nouvelles !
— C’est très judicieux de dîner léger une veille de réveillon…
Elles se remirent à rire, heureuses d’être à l’abri, d’être en congé, et d’être ensemble pour préparer Noël.
Jamais Samuel n’avait pris le temps de vraiment regarder sa maison. Achetée en vitesse lorsqu’il était venu s’installer dans la région, il l’avait choisie pour son emplacement – à deux pas de l’aéroclub – et la considérait comme fonctionnelle. Or elle était froide, anonyme, dénuée d’intérêt. Connaître Peyrolles le rendait-il plus exigeant, plus sensible à l’architecture ou au charme d’un lieu ? Bien sûr, il vivait peu chez lui, ne rentrait que pour dormir et passait tous ses loisirs à voler, pas à rester enfermé entre quatre murs. Des murs blancs, lisses, percés de baies vitrées. Une grande pièce à vivre, agencée à l’américaine, occupait tout le rez-de-chaussée. Au premier étage, deux chambres, une vaste salle de bains et une lingerie pleine de placards offraient tout le confort possible. L’ensemble, moderne et clair, ne nécessitait que peu d’entretien.
Naturellement, Marianne adorait cette maison, séduite par son aspect bien ordonné, par la pelouse carrée et la rangée de sages rosiers. Rien ici de gigantesque ni d’exubérant, rien à l’abandon, tout à fait le contraire de ces grandes propriétés en perpétuelle rénovation.
« Pascale a bien du courage, elle va s’en voir de toutes les couleurs à Peyrolles, ce doit être un gouffre ! » Ce commentaire narquois, Marianne l’avait répété à deux ou trois reprises sans que Samuel réagisse. À quoi bon ? Tout ce qui concernait Pascale faisait rager Marianne, et au bout du compte elle avait eu raison. Oui, Pascale était sa rivale, oui, Samuel pensait toujours à elle, et même de plus en plus depuis la nuit où elle l’avait appelé au secours.
Il s’étira avant de se décider à sortir de son lit. Aucune intervention n’était prévue sur son planning ce 24 décembre, néanmoins il était d’astreinte et pouvait être bipé à tout moment. Ce qui ne l’empêcherait pas de se rendre à Peyrolles dans la soirée, en espérant qu’aucune urgence ne l’obligerait à regagner Purpan sur les chapeaux de roue.
Aller réveillonner sans Marianne était plutôt un soulagement. Elle ne lui avait pas donné de nouvelles et il s’était abstenu de l’appeler, n’ayant rien à lui dire. Qu’elle ait mal vécu l’incident l’attristait, cependant il se refusait à lui mentir pour la consoler. À sa place, sans doute aurait-il agi de la même manière, avec le même sentiment de jalousie.
Où réveillonnerait-elle ? Avec ses parents ? Il ne voulait pas l’imaginer seule dans son studio en train de pleurer, l’idée lui était insupportable. Marianne méritait d’être heureuse avec un homme qui l’aime vraiment, et il en était incapable, ou du moins le serait tant que Pascale continuerait à le hanter. Pourquoi ne se résignait-il pas à l’avoir perdue ? La reconquérir semblait aussi impossible que l’oublier, il se trouvait dans une impasse.
En haut de l’escalier, il considéra son living d’un œil critique. Était-il vraiment agréable de mélanger le salon et la cuisine ? Serrant la ceinture de son peignoir en éponge, il frissonna. Ces baies vitrées étaient glaciales, au sens propre comme au figuré. Dehors, le ciel de plomb semblait chargé de neige et il n’y avait pas un souffle de vent. Le calme avant la tempête ?
Il descendit, mit la bouilloire en route et prépara une petite flambée. La cheminée était à l’image du reste de la maison, trop moderne avec son foyer fermé d’une vitre et encastré dans l’un des murs, à mi-hauteur. Regarder le feu dans ces conditions revenait à regarder la télévision. Amusé par cette comparaison, il prit la télécommande de sa chaîne hi-fi et chercha une station de musique classique. À l’instant où les accords d’une symphonie éclataient dans la pièce, le carillon de la porte retentit.
— Et merde…
En allant ouvrir, il s’attendait à n’importe qui sauf à Marianne. Engoncée dans un gros blouson matelassé dont elle avait rabattu la capuche, elle paraissait transie.
— Je peux entrer ?
La voix et le sourire manquaient tellement d’assurance qu’il en fut ému.
— Bien sûr. Viens te réchauffer, je suis en train de faire du thé.
Elle le suivit, se débarrassa du blouson et passa sa main dans ses boucles blondes pour les discipliner.
— J’ai pris une journée de congé, annonça-t-elle comme si cette explication justifiait sa présence chez lui.
Il posa deux tasses sur le comptoir et mit du pain à griller en attendant que le thé infuse.
— Je pensais que tu me téléphonerais, lâcha-t-elle d’un ton de défi.
Sans répondre, il poussa devant elle le beurrier, un pot de confiture et le sucrier.
— Il faut qu’on parle, Sam.
— Je t’écoute.
Il patienta quelques instants tandis qu’elle cherchait ses mots.
— Peut-être me trouves-tu odieuse, ou mesquine…
— Non, pas du tout. Je crois seulement que nous ne sommes pas faits pour nous entendre parce que nous ne voulons pas la même chose.
— Mais toi, tu ne veux rien ! s’exclama-t-elle. En tout cas, tu ne veux pas de moi. Tu me rejettes, tu me considères comme quantité négligeable, c’est difficile à accepter.
Durant deux ou trois secondes il soutint son regard, et ce fut elle qui baissa les yeux la première.
— Tu ne m’as rien promis, je sais, dit-elle d’une voix étranglée.
Elle était pâle, les traits marqués par l’effort qu’elle accomplissait. Venir le relancer, exiger d’inutiles explications devaient lui coûter mais, la connaissant, il savait très bien qu’elle continuait d’espérer malgré tout. Depuis qu’ils s’étaient rencontrés, elle passait son temps à recoller les morceaux, à se raconter des histoires.
— Marianne… Je suis vraiment dans la peau du méchant, avec toi. Je ne peux pas te donner ce que tu souhaites et j’en suis désolé, crois-moi. Ce serait tellement plus simple si nous étions sur la même longueur d’onde ! Mais ça ne se commande pas, je ne t’apprends rien.
Il avait parlé avec beaucoup de douceur, pour ne pas la blesser davantage. Dans le silence qui suivit, il versa le thé, alla chercher du lait. La seule solution consistait à être ferme, à ne pas se laisser attendrir, à ne pas retomber dans le piège d’une vaine réconciliation.
— Qu’est-ce que je représente pour toi, Samuel ?
À cette question directe, il s’autorisa à répondre sincèrement.
— Tu es une très jolie femme, très désirable. Et aussi très vulnérable parce que tu es gentille, tendre, pleine d’illusions. Chaque fois que je te vois, j’ai l’impression pénible de profiter de toi et je veux que ça s’arrête, voilà. Je ne suis pas un salaud, Marianne.
— Je ne te l’ai jamais reproché !
Frémissante d’indignation, elle le saisit par le poignet.
— Attends, Samuel. Ce n’est pas une scène, je ne suis pas venue pour t’accabler ni te demander des comptes. Alors ne me chasse pas de ta vie. S’il te plaît.
Elle le lâcha, s’assit résolument sur l’un des hauts tabourets du comptoir et parvint à esquisser un sourire presque crédible. Consterné, il la dévisagea en silence. Offrait-il la même vision navrante à Pascale lorsqu’il s’accrochait à elle ?
— Je ne te chasse pas de ma vie, dit-il en pesant ses mots. Je tiens à conserver mon indépendance, c’est tout. Tu n’as pas envie de ce genre de relation, Marianne. Sortir ensemble de temps en temps ne présente aucun intérêt pour toi. Pour personne, d’ailleurs, mais quand il ne s’agit pas d’amour, à quoi bon faire semblant ?
Contrairement à ce qu’il craignait, elle ne se mit pas à pleurer. La tête penchée, elle tournait sa cuillère dans sa tasse d’un mouvement mécanique. Au bout d’un moment, elle murmura :
— On peut rester amis, tout de même ?
La similitude devenait frappante. N’était-ce pas très exactement ce qu’il avait obtenu de Pascale, cette prétendue amitié qui permettait de ne pas tout à fait perdre l’autre ?
— Si tu veux, accepta-t-il à voix basse.
Son thé était froid, il le vida dans l’évier et se resservit.
— Ne fais pas cette tête-là, Sam. Je ne t’ennuierai plus, je te le jure. Et pour te le prouver, je vais t’accompagner à Peyrolles ce soir. Je m’étais promis de ne pas y mettre les pieds, mais c’est ridicule. Au retour, si tu veux tu me déposeras chez moi. Un réveillon en copains, ça te va ?
Pris de court, il ne trouva strictement rien à répondre.
Henry et Adrien franchirent les grilles de Peyrolles à trois heures. Le coffre de la voiture louée à l’aéroport était plein de sacs contenant les cadeaux de Noël, qu’Adrien alla directement déposer au pied du sapin, dans le jardin d’hiver. Il en profita pour se récrier devant la décoration de la maison et embrasser Aurore avec un peu trop d’insistance.
Nerveuse, Pascale les laissa s’installer, leur servit ensuite du café accompagné d’un cake qu’elle venait de sortir du four, puis elle entraîna son père vers la bibliothèque, incapable d’attendre cinq minutes de plus. L’explication qu’elle différait depuis si longtemps lui devenait soudain urgente. Elle ne s’imaginait pas passant toute une soirée à rire et à s’amuser alors que tant de questions graves demeuraient sans réponse. Son père était là, il pouvait lui répondre, lui livrer enfin la vérité.
— Tu as très bien arrangé cette pièce aussi, apprécia-t-il en regardant autour de lui.
— Je n’ai pas touché à grand-chose… J’en ai fait mon bureau, comme toi à l’époque.
— Le mien était devant la fenêtre, et il était moins original que celui-ci !
— Je l’avais déjà à Paris, Sam me l’a offert pour mes vingt-cinq ans, tu ne t’en souviens pas ?
— Non. Il doit être mieux là que dans votre appartement. Et puis tu as changé l’éclairage, aussi. C’est plus chaleureux… Oh, par exemple, voilà ma bergère !
Il alla directement s’asseoir dedans et ses mains se mirent à caresser le velours fané des accoudoirs.
— Je ne m’attendais pas à la revoir un jour. Au fond, ta mère a été bien inspirée de sauver ces vieilleries puisque tu en profites.
Son sourire triste faillit décourager Pascale, mais elle s’accrocha à sa résolution.
— C’est justement de maman que je veux te parler, annonça-t-elle d’un ton ferme.
Sourcils froncés, il la regardait sans comprendre et elle sentit son cœur se serrer. Comment allait-il réagir, confronté à ses propres mensonges ? Pour s’épargner un préambule maladroit, elle alla ouvrir le tiroir du bureau, en sortit le livret de famille et vint le lui remettre. Il ne devait pas savoir de quoi il s’agissait car il prit le temps d’ajuster ses lunettes sans paraître troublé.
— Qu’est-ce que c’est que…
Sa voix mourut tandis qu’il lisait. Pendant une longue minute, il resta silencieux, puis il ferma le livret et le laissa tomber sur ses genoux.
— Bien, souffla-t-il.
— Bien ?
Incrédule, elle recula et s’assit à son tour, mettant ainsi le bureau entre eux.
— Une erreur de jeunesse que tu aurais beaucoup de mal à comprendre, avec la meilleure volonté du monde.
— Pas si tu me l’expliques, papa.
— De quel droit ? Ce n’est pas ma vie, c’était celle de ta mère. Son premier mariage ne lui avait apporté que du malheur, elle ne voulait pas s’en souvenir, encore moins en parler.
— Mais je me moque de ce mariage, c’est l’enfant qui m’intéresse ! La petite fille…
— Elle est décédée.
— Non !
— Si, je t’assure, elle…
— Ne me mens pas ! hurla Pascale. Tu l’as fait par omission jusqu’ici, alors maintenant n’invente pas n’importe quoi, ce serait pire.
Suffoqué par sa virulence, Henry amorça un mouvement pour se lever mais y renonça. Le silence tomba entre eux sans que l’un ou l’autre parvienne à le rompre. Finalement, Henry ôta ses lunettes et se massa les tempes du bout des doigts.
— Pourquoi es-tu en colère ? murmura-t-il. Nous n’avons fait que te protéger, ta mère et moi. À quoi t’aurait servi de connaître l’existence de Julia ? Certains fardeaux ne se partagent pas.
Il prononçait le prénom de Julia facilement, comme s’il en avait l’habitude. Pascale supposa qu’il devait y penser souvent.
— Pourquoi l’a-t-elle abandonnée, papa ?
— Elle ne pouvait pas faire face. Elle était seule, sans ressources.
— Et le père de Julia ?
— Parti au loin dès qu’il a vu le bébé.
Atterrée, Pascale continuait à scruter son père. Les événements dont il lui livrait des bribes avaient eu lieu quarante ans plus tôt, bien avant qu’elle ne vienne au monde. C’était l’histoire de sa mère et elle voulait la comprendre, mais elle se sentait indiscrète, importune.
— Ne juge surtout pas ta mère, Pascale. Souviens-toi qu’elle avait été en quelque sorte abandonnée par sa propre mère, puis par la famille Montague dès la mort d’Abel, enfin par son mari. À vingt ans, elle n’avait vécu que ça, le rejet, la trahison, l’abandon. Elle n’a pas su faire autrement avec Julia. Elle n’arrivait déjà pas à s’occuper d’elle-même, comment aurait-elle pu prendre en charge une enfant aussi lourdement handicapée ? Julia avait besoin de soins et de structures que ta mère n’était pas en mesure de lui offrir. La seule solution pour elle a été de confier Julia à la DDASS, afin qu’elle devienne pupille de l’État et soit placée dans un établissement spécialisé.
— Comment se fait-il que Julia n’ait pas changé d’identité ?
— Au nom du droit à l’origine, l’état civil de l’enfant ne change pas, sauf s’il est adopté. Dans le cas de Julia, l’adoption était hors de question.
— Mais maman a continué à recevoir de ses nouvelles, à aller la voir, à…
— Bien sûr que non. Un abandon officiel fait perdre à la mère tous ses droits. De toute façon, Camille devait se débarrasser de son passé pour avoir une chance de refaire sa vie.
— Alors, elle a tourné la page comme ça ? Une fois Julia casée, elle l’a oubliée ?
— Ne dis donc pas de sottises ! jeta Henry d’un ton mordant. Oubliée ! Elle y a pensé chaque jour de sa vie, évidemment.
— C’était trop tard, quand elle t’a rencontré ? Elle ne pouvait plus rien faire pour reprendre contact avec sa fille ?
— Je viens de t’expliquer que c’est impossible.
Il semblait se durcir, se fermer à la discussion, pourtant il fit un effort visible pour continuer à parler.
— Ta mère s’est tout de suite attachée à Adrien. C’était un beau petit garçon en pleine santé, elle s’est mise à l’adorer… Ensuite, elle t’a attendue, et ta naissance a représenté une véritable rédemption pour elle. Un temps, elle a été mieux.
De nouveau, Pascale le vit presser ses doigts sur ses tempes et elle eut l’impression de l’avoir mis à la torture. Il y eut un autre silence, qui s’éternisa.
— J’aurais voulu ne pas découvrir les choses par hasard, murmura-t-elle enfin.
— Si tu n’avais pas acheté Peyrolles…
Il en revenait toujours là, obstinément. Que lui cachait-il encore ? Elle désirait l’interroger sur sa rencontre avec Camille, savoir pourquoi il n’avait pas été rebuté par une femme capable d’abandonner un enfant sans défense, mais, effectivement, elle n’avait peut-être pas le droit de fouiller le passé de ses parents.
— Est-ce qu’Adrien est au courant ? se borna-t-elle à demander.
— En partie. On lui avait dit, comme à tout le monde, que cette enfant était décédée. Plus tard… Bon, mais pour lui elle n’est rien, ils n’ont pas de sang commun.
— En fait, elle n’est rien pour personne, n’est-ce pas ? Maman n’est plus là, Raoul Coste a disparu comme s’il n’avait jamais existé, les Montague s’en sont lavé les mains, tu n’as pas voulu t’en mêler et Adrien n’est pas concerné… En somme, il ne reste que moi ?
— Quoi, toi ?
— Je vais essayer de… de la voir. Il doit y avoir un moyen.
— Si c’est ce que tu veux ! Tu espères te découvrir une sœur qui va te tomber dans les bras ? Bon Dieu, Pascale, tu es médecin, tu sais ce que tu vas trouver ! C’est déjà inimaginable qu’elle ait vécu jusque-là, je ne t’apprends rien. Julia a le cerveau d’une enfant de deux ans, alors que tu ailles lui tenir la main, toi qui es une parfaite inconnue pour elle, ne lui apportera pas le moindre réconfort. Redescends sur terre, ma petite fille !
Martelant ses mots, soudain furieux, il ne supportait apparemment pas la perspective d’une rencontre entre elles.
— C’est ce que ta mère voulait t’éviter à tout prix et cela explique son silence.
— Pas le tien, papa. Après la disparition de maman, tu aurais dû me parler.
— Ah, tu es trop têtue, à la fin ! J’ai l’impression de m’adresser à un mur… Tu vois Julia comme une victime et ta mère comme un bourreau, le beau résultat ! Maintenant, écoute-moi bien, Pascale : si c’était à refaire, je ne te dirais rien de plus mais je prendrais soin de détruire ce foutu livret de famille. Depuis combien de temps rumines-tu à t’en rendre malade ? Est-ce que quelqu’un en tire un bénéfice quelconque ? Tu n’as aucune idée du drame qu’a vécu ta mère, et quand tu oses dire qu’elle l’a oublié, moi je te réponds qu’elle en est morte au bout de quarante années de remords. Aujourd’hui, où quelle soit, elle est délivrée. Et moi aussi, figure-toi ! Alors, ne viens pas jouer au censeur, s’il te plaît.
Abandonnant la bergère, il marcha jusqu’à bureau, sur lequel Pascale avait reposé le livret. Il l’ouvrit rageusement et désigna une page d’un doigt tremblant.
— Julia Nhàn. Tu sais ce que ça signifie ?
— Sans soucis, chuchota Pascale.
Étonné qu’elle le sache, il laissa retomber sa main.
— Mon Dieu…, soupira-t-il.
Il plongea son regard dans celui de sa fille, attendit un peu puis se détourna.
— Je suis fatigué, je vais me reposer jusqu’à dîner.
D’un pas lourd, il quitta la bibliothèque et monta directement à sa chambre. Malgré le froid, il ouvrit la fenêtre, s’appuya à la rambarde. L’occasion d’être sincère, d’être absolument sincère, lui avait été donnée, mais il ne l’avait pas saisie.
« C’était trop tard quand elle t’a rencontré ? Elle ne pouvait plus rien faire pour reprendre contact avec sa fille ? » Bien entendu, il s’était abstenu de répondre à cette question. Pascale n’avait pas besoin d’en apprendre davantage, elle en savait déjà beaucoup trop. Maudit livret de famille. Pourquoi Camille l’avait-elle conservé et, surtout, si mal caché ?
La nuit tombait et le parc commençait à être envahi par les ombres. Henry se pencha pour apercevoir les grands arbres. Des boules de gui envahissaient les plus hautes branches, évoquant par leur forme des nids d’oiseaux. Pascale devrait faire appel à un élagueur avant que cette saleté de plante parasite n’attaque toute la rangée d’érables. Lestrade le lui avait-il signalé, au moins ? La dernière fois que Henry l’avait appelé, ils s’étaient expliqués vertement. Ficher la paix à Pascale et ne pas l’envahir, tels étaient les ordres de Henry, moyennant quoi il continuerait à lui envoyer un chèque annuel pour les plantations d’automne. Celles-là étaient sacrées, Lestrade le savait.
Il se pencha un peu plus, cherchant du regard la rangée d’hibiscus. En été, l’alternance des fleurs blanches et mauves avait beaucoup d’allure. Il se souvenait encore du jour où il s’était décidé pour ces arbustes tropicaux destinés à faire oublier l’emplacement de l’atelier incendié. Une photo, sur le catalogue d’un pépiniériste, l’avait séduit. À ce moment-là, il s’intéressait au parc, à la maison, et dépensait sans compter. La disparition d’Alexandra n’y avait pas changé grand-chose, sauf que ce choix de rester à Peyrolles après la tragédie qui faisait de lui un jeune veuf en avait surpris plus d’un. Mais pourquoi serait-il parti ?
Avec l’hiver, les hibiscus ne ressemblaient plus qu’à des buissons de bois mort. Un peu plus loin, la serre était à peine visible dans la nuit. Enfant, il y avait joué à l’apprenti jardinier, et plus tard Adrien et Pascale s’y étaient amusés à leur tour. Combien de matinées Camille avait-elle passées là, penchée sur des godets pleins de terreau où elle semait des graines soigneusement sélectionnées ? Il ne se rappelait pas exactement à quel moment la passion des fleurs s’était emparée d’elle. Très tôt, sans doute, car dans bon nombre de ses souvenirs elle avait toujours un sécateur à la main ou un panier au bras. Dieu qu’elle était belle avec son canotier posé de travers sur ses cheveux de jais ! Belle au point de faire disparaître Alexandra de sa mémoire : en épousant Camille, il avait eu l’impression de se marier pour la première fois.
Un mariage différé – il l’aurait volontiers épousée sur-le-champ ! – parce qu’il avait bien fallu la faire divorcer d’abord. L’ignoble Coste ayant abandonné femme, enfant et domicile conjugal, la procédure pour faute avait finalement rendu Camille libre de convoler. Mais, avant cela, elle s’était installée à Peyrolles.
À l’époque, l’extrême fragilité de Camille bouleversait Henry. Ses larmes, ses cernes, la manière dont elle pressait ses mains l’une contre l’autre, ses grands yeux noirs qui appelaient à l’aide… Comment aurait-il pu résister ? La protéger faisait de lui un homme, il se sentait grandi, viril, indispensable. Déterminé à être le rempart dont elle avait un besoin vital, il l’entourait d’amour et la guidait pas à pas. Quand elle se blottissait contre lui, la nuit, il se jurait d’en faire une femme heureuse. Hélas ! les années passant, il avait dû se rendre à l’évidence de son échec.
Le froid le fit frissonner et il ferma la fenêtre. Dans la chambre obscure, il hésita un moment puis alla s’allonger sans allumer. La colère de Pascale le hérissait. Il estimait ne pas avoir de comptes à rendre à sa fille, qui d’ailleurs ne disposait pas des éléments nécessaires pour porter un jugement. Certes, il aurait pu les lui fournir, tout lui raconter.
Tout ? C’était si complexe, si irrationnel… Pascale avait beau être intelligente, ouverte, elle risquait de rejeter ses arguments en bloc. Et malgré ou à cause de tout l’amour qu’il lui vouait, il refusait d’avance d’être traité comme un monstre.
L’était-il ? Oh, Dieu, non ! Il avait fait ce qu’il prenait pour le bien, même s’il s’en était mordu les doigts par la suite. À trente ans, il ne savait rien de la vie. Fils de notable, il avait mis ses pas dans ceux de son père, de son grand-père, sans se poser de questions. Marié dès la fin de ses études, établi à Peyrolles dans la demeure familiale, son avenir semblait tracé. Exerçant la médecine avec rigueur, papa d’un beau petit garçon, il était le respectable docteur Henry Fontanel…
Seulement, il y avait Camille. Le grain de sable de son existence. Cette jeune fille, dont il était tombé amoureux à l’adolescence, allait de nouveau croiser sa route. Ce jour-là, il avait sombré dans le tumulte d’une véritable passion. Enfer et paradis, il ne regrettait rien.
À tâtons, il chercha l’interrupteur de la lampe de chevet. La chambre où il se trouvait avait été celle de Pascale enfant et ne lui évoquait pas grand-chose. Tant mieux. Il n’aurait pas voulu se retrouver dans celle qu’il avait occupée durant tant d’années avec Camille.
Où allait-il puiser la force de descendre réveillonner avec ses enfants ? Pourquoi sa fille, qu’il aimait par-dessus tout, le soumettait-elle à semblable torture ? Être ici, à Peyrolles, contraint à se souvenir du passé jusqu’à revoir le visage de la pauvre Julia…
Il ferma les yeux tandis qu’une angoisse aiguë lui serrait la gorge. Il n’était pas innocent, il ne pouvait pas y prétendre, mais il vieillissait et la lassitude le gagnait. Camille avait purgé sa peine, pas lui.